Chapitre 6
Le soleil baignait les dunes d'une robe rousse et or. Déjà, la chaleur étouffante de la journée s'effaçait devant la froidure de la nuit. Seules les rumeurs des occupants du camp du Lion Rouge troublaient la quiétude du lieu. Un peu partout, des hommes s'agitaient, déchargeant les chevaux chargés des richesses pillées dans la ville de Karskaï à quelques lieues de là. Hassan s'était étonné que les habitants ne les pourchassent pas mais Kassim lui avait expliqué qu'après une bataille aussi éprouvante, les quelques survivants n'avaient guère envie de se frotter encore à une armée de bandits surentraînés. Et, de toute manière, le campement ne tarderait pas à partir vers un lieu mystérieux connu du seul Lion Rouge.
Assis au sommet d'une dune de sable fin, les yeux rivés sur l'horizon, Hassan rêvassait. Il remonta le col de son manteau en frissonnant et s'abîma dans la contemplation d'une dune auréolée de la lumière du couchant. Il ferma les yeux et sentit soudain une force nouvelle l'envahir. Le désert l'apaisait et il lui semblait percevoir chaque grattement , chaque souffle émanant des petites créatures qui vivaient dans les méandres inhospitaliers de ces circonvolutions sableuses qui ondulaient sous ses yeux. Là, un scorpion guettait sa proie... Ici, un fennec rejoignait son terrier... Plus bas, un glissement trahissait la présence d'un serpent dévalant un amoncellement de sable blanc...
Hassan sourit: cette communion avec l'immensité, même imaginaire, lui faisait du bien. En deux ans passés parmi les bandits du Lion Rouge, il avait observé sa propre transformation avec un intérêt distant, comparable à celui d'un observateur extérieur quoique curieux. Son désir de revanche l'avait quitté, en même temps que son espoir de regagner son trône un jour. Avec le recul, il devait reconnaître qu'il n'en avait même plus envie et que son existence sauvage le satisfaisait pleinement... Ou presque. Il avait appris tant de choses... A se battre, près de Ahmed, le grand maure faussement féroce, à retrouver sa trace dans le désert, avec le mystérieux Deneb , l'égyptien balâfré... A soigner un cheval ou un homme... A jouer à toutes sortes de jeux... Mais pas à celui qui l'interessait...
Il avait rencontré et côtoyé des hommes fascinants quoique tourmentés... Et le plus impénétrable était leur maître, le Lion Rouge.
Chaque soir, Hassan allait lui raconter une histoire et essayait de deviner la sienne.
"Un jeu enseigné par un Lion..."
Souvent, ces mots lui revenaient en mémoire... Et si la clé du mystère était là, toute proche?
Hassan avait maintes fois essayé de mener son maître à lui confier ses secrets, sans succés.
Chaque soir, Hassan devait inventer une nouvelle histoire.
Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait plus rien de personnel à raconter au Lion Rouge... Sa vie se résumait à une quinzaine d'années dont, il s'en rendait bien compte à présent, il avait oublié les deux-tiers.
"Raconte -moi une autre histoire...".
Hassan leva les yeux et croisa le regard perçant de son maître à la lueur de la lampe. Il observa les ombres mouvantes qui dansaient sur la toile de tente et pria pour qu'elles l'inspirent comme les autres soirs.
Le Lion Rouge avait toujours été bon pour lui, lui épargnait même les batailles trop difficiles... Mais il se doutait que cette clémence n'était qu'apparence et disparaîtrait en même temps que l'imagination de son conteur favori.
"Le prince Shankar était né sous une bonne étoile. Sa vie au palais était un enchantement et tout le monde l'adorait...
-Je n'aime pas ton histoire, racontes-en une autre!"
L'ex-monarque sursauta, mal-à-l'aise. Jamais, avant ce soir, le Lion Rouge n'avait eu ce ton coupant et péremptoire. Il était généralement bon public. Que se passerait-il s'il devenait soudain exigeant et difficile?
Hassan sentit soudain une menace de mort plâner sur ses épaules. Il se creusa la tête désespérément. Sans succès. Aucune péripétie ne lui venait à l'esprit, ce soir... Hassan sentit l'angoisse raidir ses membres.... Ici s'arrêtait la route de Hassan El Raîs, protégé de la reine des djinns elle-même.
"Parlons-en de la reine des djinns, grogna t-il. Heureusement qu'elle devait m'envoyer son oiseau de malheur..."
Le Lion Rouge s'était redressé sur un coude, interessé.
"Quel oiseau?"
Hassan sursauta en réalisant qu'il avait parlé à voix haute:
"Un oiseau magique appelé Idriss, je crois... Mais j'ai dû rêver... Je ne l'ai jamais vu."
Le regard du lion rouge se perdit dans le vague:
"J'ai vu autrefois un oiseau de feu qui s'appelait ainsi... Il m'a rendu un très grand service... J'aurais bien aimé le revoir... Ca ira pour ce soir... Tu peux te retirer..."
Hassan quitta la tente, un peu désorienté. Après tout, l'oiseau l'avait sauvé, d'une certaine manière...
"Alors? Quelle est l'humeur du lion, ce soir?"
Deneb, occupé à vérifier le contenu d'un sac mystérieux, lui souriait gentiment. Le clair de lune accentuait encore sa bâlafre rougie qui contrastait avec des traits fins et harmonieux.
"Il m'a laissé partir malgré mon manque d'imagination..."
L'Egyptien eut un sifflement ironique:
"Toi? Manquer d'imagination? Tu n'avais donc pas d'histoire ce soir?
-Elle ne lui a pas plû... Le prince Shankar...
-Le Lion Rouge déteste les histoires de prince... Surtout celles qui finissent bien. J'auréais dû te prévenir."
Hassan se sentit soudain blessé sans trop en savoir la raison :
"Et toi? Il y a t-il des choses dont je dois éviter de parler?" lança t-il d'un ton acerbe.
Le regard doré qui lui faisait face s'assombrit:
"Nous avons tous de lourds secrets. C'est le point commun des hommes du Lion Rouger. Je ne t'ai pas demandé tes origines... Ne me demande pas de te parler des tiennes."
A ce moment, une voix féminine furieuse s'échappa d'une des tentes.
"Tiens, son altesse s'irrite ! remarqua l'Egyptien, narquois.
-Qui ça? s'étonna le jeune homme.
-Une donzelle que les hommes ont intercepté cet après-midi dans une caravane qui faisait route vers le Darshaï. Ils n'ont pas eu le coeur de la tuer... Et ils le regrettent. Elle a un fichu caractère. Mais elle peut constituer une monnaie d'échange interessante. Je te vois curieux... Va la voir, si tu veux.
-Pas du tout! protesta l'ex-monarque. Les femmes ne m'interessent pas le moins du monde...
-C'est ce qu'on dit à dix ans... Pas à dix-huit. Allez, fonce."
Ulcéré et détestant cette rougeur qu'il sentait sur ses joues, Hassan tenta de se retirer avec toute la dingnité offensée dont il était encore capable. Il n'avait pas fait huit pas que, vérifiant que nul ne le regardait, il s'engouffrait sous la tente fatidique.
Alanguie sur des coussins de satin chamarrées, enchaînée à un poteau de cèdre noici par les années , une demoiselle somptueusement vêtue toisait le nouvel arrivant qui resta bouche bée devant tant de beauté.
"C'est l'heure de mon repas?
-Pardon?
-Je meurs de faim. On devait me porter de quoi me sustenter. Ce n'est donc pas vous qui êtes chargé de ce menu détail? demanda t-elle d'un air méprisant.
-Euh, non... Je ne crois pas...
-Vous ne croyez pas? Vous ne savez pas si vous me portez à manger ou non?"
Hassan ne répondit pas. Il ne s'était jamais senti aussi stupide. Ces dernières années, il avait vu des massacres, des scènes crues et peu ragoutantes... En tant que monarque, il pensait avoir cotoyé toute la majesté du monde avec une désinvolture qui frôlait la perfection... Il avait pû parler à la reine des djinns sans s'évanouir et il était là, les bras ballants, l'air stupide face à cette odalisque magnifique qui le traitait plus mal qu'un dromadaire galeux. Que lui arrivait-il donc?
Il s'efforça de penser à autre chose avant qu'une réponse embarassante ne se fasse jour dans son esprit.
"Quel est votre nom? parvint-il à articuler.
-Jasmina. Et, pourriez-vous, s'il vous plaît, vous enquérir de mon dîner?".
Hassan quitta les lieux un peu désorienté, avec l'impression étrange d'avoir croisé la plus merveilleuse et la plus dangereuse des créatures.
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La bataille battait son plein. Une mêlée sauvage et sanglante d'hommes déchaînés et de chevaux affolés avait envahi la plaine. Un fracas assourdissant et confus de chocs métalliques, de sabots éperdus, de cris et de gémissement se répercutait sur les parois rocheuses du cirque du croissant de Lune.
C'était là, sous ce ciel couleur sable que des centaines d'hommes allaient pousser leur dernier soupir. C'était là que le sultan Sharyar avait décidé de mettre fin aux agissements du Lion Rouge et de sa horde incontrôlable.
Hassan flatta l'encolure de sa monture et la poussa plus avant : Shaab avait horreur des batailles ... et son maître ne les appréciait pas beaucoup non plus. Cependant, deux ans d'entraînement avaient endurci l'ex-monarque qui ne fuyait plus devant l'ennemi et se montrait même plutôt vaillant pour la plus grande fierté de son instructeur, le grand maure Ahmed.
Hassan se jeta dans la mêlée, para une offensive audacieuse et contre-attaqua. Son adversaire s'abattit lourdement sur le sol, laissant la place à trois autres qui se ruèrent sur notre héros, peu impressionné.
"C'est un vrai guerrier, déclarait affectueusement le maure à propos de son jeune poulain. Son père serait fier de lui.... "
Hassan le pensait aussi. On disait son père vaillant... Comme tous les Raïs... Il devait l'être lui aussi.
Un mouvement près de lui attira son attention. Dans la mêlée, un soldat de Sharyar avait jeté son adversaire à terre et s'apprêtait à le pourfendre. D'un bond, Hassan fut sur lui. Distrait, l'homme eut un instant d'hésitation qu' Hassan mit à profit pour le désarmer. L'homme en difficulté se leva et fit un large sourire à Hassan qui le lui rendit : un nouveau rapport de confiance venait de s'instaurer entre le Lion Rouge et l'ex-monarque.
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"Et la princesse dit..."
Hassan coula un regard en coin à son maître qui, affalé sur de moelleux coussins de soie multicolores, ne l'écoutait pas le moins du monde. Hassan continua cependant, imperturbable :
"à son chien d'aller lui acheter pour cent drachmes de poisson avarié. Le chien accepta et partit à la ville où une vache lui vendit sa récolte..."
Ainsi qu'il s'y attendait, le regard flou du Lion Rouge finit par retrouver un semblant de lucidité .
"Qu'est-ce que cette histoire de vache?"
Il comprit soudain et soupira :
"Tu as de la chance de m'avoir sauvé la vie, petit sultan, sans quoi..."
Hassan eut un léger sourire que son interlocuteur ne manqua pas de remarquer:
"C'est ça... Tu te dis sans doute que nous sommes amis..."
Hassan eut un léger haussement d'épaules:
"Je l'espère, en tout cas.
-Ne crois pas obtenir ainsi mes faveurs..."
Le jeune homme se redressa brusquement dans un sursaut de fierté tel qu'il n'en avait plus eu depuis des années et le Lion Rouge n'eut soudain aucun mal à se représenter le sultan del Rais au milieu de sa cour.
"Un Rais préfère mourir que se comporter en courtisan. J'ai accepté de te raconter des histoires pour survivre...Je ne réclame aucun privilège."
Le Lion Rouge eut un étrange sourire:
"Un vrai prince sous ses dehors de bandit... Si tu ne veux pas de ma protection, que veux-tu de moi?
-Ton amitié me suffirait, déclara calmement le jeune homme, calmé. Je n'en ai plus beaucoup, à présent."
Le Lion Rouge eut un regard interessé et s'installa plus confortablement :
"Tu en as donc eu beaucoup?"
Hassan haussa les épaules:
"Je pensais que mon vizir était mon ami...et le marchand Khaïne, aussi ... Et ils m'ont trahi..."
Le Lion Rouge eut un sourire d'une grande tristesse:
"Je sais ce que c'est que d'être trahi par un ami... J'en avais un autrefois...
Nous étions comme deux frères... Et puis un jour, il m'a sacrifié à sa vengeance...
-Sa vengeance?
-Sa famille avait été massacrée... Pour se rapprocher de l'assasssin et gagner sa confiance, il a accepté de me livrer à lui... J'ai gagné ça dans l'histoire...dit-il en montrant une profonde cicatrice que partait de sa main droite pour remonter jusqu'à son coude. Et deux ans de haine dans une geôle sordide où j'ai failli devenir fou avant de parvenir à m'évader... Crois-moi, petit sultan, tu devrais faire comme moi et éviter à tout prix de te refaire des amis."
Hassan hocha la tête:
"Moi, je ne te trahirai jamais."
Son maître secoua la tête et sourit avec douceur:
"Ne promets jamais ce que tu ne peux pas tenir...".
Ce fut à ce moment-là que tout arriva.
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