Chapitre 5

 

Chapitre 5 : Où l'on entrevoit des images du passé. Où l'on rencontre la reine des djinns.Où l'on fait la connaissance du Lion rouge. 

 

Le palais était la proie des flammes. Partout, des cris s'élevaient tandis que les gardes essayaient tant bien que mal de repousser les assauts des soldats du mage noir, dirigés par un homme vêtu d'une cape pourpre. Le jeune prince sauta au bas de son lit et courut à la fenêtre. Dans le patio fleuri, la bataille faisait rage. Sa mère fit brusquement irruption dans la pièce:

"Vite! Tu dois fuir! 

-Où est père?"

Un voile de tristesse passa fugitivement sur le visage de la reine qui prit sur elle pour répondre:

"Mort. Tu dois fuir dans le désert. Là, Alim t'attendra avec un cheval. Tu fonceras afin de demander asile en Arimatie.

-Mais...

-Il n'y a pas de mais... Je te ralentirais....

-Et Leila? "

Le coeur du jeune garçon se serra:

"Il a eu ce qu'il voulait, n'est-ce pas?"

Il détourna la tête pour ne plus voir le visage désespéré de sa mère. Cette dernière le poussa prestement derrière un panneau de bois dissimulant une porte dérobée.

"Va, maintenant!"

Le jeune prince regarda avec tristesse la porte se refermer sur la fin de son enfance et de son innocence.

***************************************************************************************************

Hassan se rattrappa de justesse au bras d'un de ses congénères qui poussa un grognement sourd, lui aussi trop épuisé pour protester. Le désert continuait à se dérouler sous leurs yeux, interminable.

"On n'arrivera donc jamais à cette maudite ville? grogna le vieillard près d'Hassan. Etre vendu comme esclave devient une partie de plaisir à côté de ce calvaire! "

Un colosse nubien près de lui, approuva gravement.

"Ils ne s'arrêteront donc jamais?"

"Ils" c'était les esclavagistes qui, montés sur leur chameau ne paraissaient nullement affectés par la pénibilité de la traversée.

"Sûrement pas avant Arian, soupira un jeune homme blond à la carrure impressionnante. Ils se soucient peu de leur marchandise à ce qu'on m'a dit. Les gens de mon pays les redoutaient au plus haut point, plus que le Lion Rouge car ils se fichent de perdre leur butin en route. Le plus résistant du convoi arrive toujours à destination.

-Et où est ce pays? demanda le vieillard,d'un ton aimable.

-Je viens des régions nordiques d'Asraan. Un guerrier étranger est venu des terres orientales pour soumettre mon peuple... Il s'est allié à un traître qui est devenu roi chez nous... Et lui a fourni nombre d'esclaves et de richesses."

Le vieillard hocha la tête:

"C'est aussi ce qui nous est arrivé, au royaume du Darshan... Comment s'appelait cet étranger?

-Archorod... C'était un grand sorcier... "

Hassan sentit Idriss frémir près de lui:

"Tu connaissais cet homme, toi aussi?"

La jeune femme parut se ressaisir:

"De nom... Il a aidé de nombreux guerriers à envahir divers territoires... On le dit très puissant à présent...  

-Et la reine des Djinns laisse faire...grogna le nubien .

-Chez nous, la gardienne sacrée n'a pas fait grand chose non plus, soupira le nordique.

-Ce magicien vient de ses terres, remarqua le vieillard, c'était à elle de régler ce problème!"

Un peu plus loin, les homme d'Al Mimoun se concertaient :

"Lequel est-ce?

-Le troisième à droite. Ahmed a été catégorique. C'est bien le roi du Darshaï...

-Je le voyais plus grand... Ce n'est qu'un gosse... 

-Qui a perdu son royaume... Pas très futé, le gamin.

-Alors, je ne vois pas vraiment ce qu'il a de spécial..."

Le plus vieux d'entre eux retint un geste de colère:

"Imbécile! Il s'agit du petit-fils du roi Assad...

-Et alors?

-La reine des djinns l'avait en grande estime... Jamais elle ne fera le moindre mal à un convoi contenant un membre de sa famille...

-Et alors? insista son acolyte.

-Imagine le prix d'un talisman garantissant une totale sécurité lors de la traversée du désert... Un itinéraire commercial sans imprévu, sans pertes... Il ne faut pas que ce trésor arrive à Arian."

Un sourire étira le visage de son complice:

"Je crois que je commence à saisir le concept...

-Je pense que le roi Hassan va avoir un malencontreux accident ..."   

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Les esclaves s'étaient endormis, épuisés, à même le sable, malgré la fraîcheur de la nuit. Hassan ne pouvait fermer l'oeil: ce froid mordant le pénétrait jusqu'au plus profond de son être. Il tenta sans succés de se blottir davantage dans son manteau. Une torpeur malsaine l'envahissait et il se battit pour y résister de toutes ses forces. Il se força à penser à autre chose. Le jeu. Il n'avançait pas beaucoup. Il avait essayé de questionner les autres captifs à ce sujet, en vain. Le Darshanide en connaissait des dizaines mais pas celui-ci. Idem pour l'Asraanide. Quand à Idriss... Elle l'avait regardé d'un air énigmatique mais n'avait rien dit.

"Toi... là..."

Hassan leva les yeux. Un de ses geôliers le regardait avec intensité.

"Viens ici."

Hassan hésita à obéir, peu motivé par ce ton sec et méprisant. Un regard sur le fouet qui pendait à la ceinture de l'homme mit fin à ses hésitations.

"Rentre là."

"Là" était une grotte ou plutôt un infractuosité dans la roche à peine suffisante pour contenir un cheval. Hassan eut un mouvement de recul.

"Ah non! Ca ne va pas recommencer! Tuez-moi mais arrêtez de m'enfermer dans des espaces aussi réduits!"

L'hommes grogna avant de le pousser brusquement dans la fissure. A ce moment, Hassan sentit qu'un complice appliquait une étoffe mouillée sur son visage et glissa dans le néant.

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"Ah... Tu te réveilles enfin..."

Le jeune monarque ouvrit les yeux et sursauta: une jeune femme d'une exceptionnelle beauté se tenait devant lui, près d'un lit couvert de soie sur lequel il était allongé. Derrière elle se déroulait un paysage enchanteur, un jardin paradisiaque empli d'arbres étranges et parfumés dans lesquels chantaient des milliers d'oiseaux. Près d'une source cristalline, de jeunes femmes sublimes bavardaient gaiement avec quelques éphèbes surprenants de beauté.

"Je suis au paradis?" demanda Hassan, ébloui

La jeune femme sourit:

"Non... Cet endroit existe... Bien que tu ne puisses le voir qu'en rêve... Seuls les djinns ont le pouvoir de s'y rendre physiquement."

Le jeune homme sursauta:

"Vous êtes donc des djinns?"

La jeune femme sourit:

"Je m'appelle Arliah...

-La reine des djinns! " coupa Hassan, interdit.

Il se reprit bien vite et retrouva les bonnes manières enseignées à la cour:

"Je vous prie de m'excuser. Je ne voulais pas vous interrompre."

Arliah eut un regard amusé:

"Ce n'est rien. Tu es aussi impulsif que ton grand-père... Mieux élevé, aussi..."

Hassan sursauta:

"Alors vous le connaissiez vraiment?"

Le regard de la souveraine se teinta d'un peu de tristesse:

"Oui, je le connaissais... C'était il y a très longtemps... La première fois que je l'ai vu, il était complètement perdu: c'était un marin et il s'était aventuré loin dans les terres afin d'accompagner un camarade... Une sombre histoire de fiancée enlevée, je crois... J'ai vu tout de suite qu'il avait quelque chose de spécial...

-C'était un marin? demanda Hassan, ébahi.

-Tu l'ignorais? s'étonna Arliah. Puis Archorod, l'un de mes djinns, jaloux de l'intérêt que je lui portais, a décidé de prendre le pouvoir et s'est allié à ma pire ennemie: la reine des Eaux. Il m'a dérobé la pierre d'Archram... Un objet aux pouvoirs terrifiants afin de la lui donner. Ton grand-père, Assad, s'est rué à sa poursuite et a réussi à la lui reprendre. La reine des Eaux a été furieuse: elle l'a condamné à ne jamais reprendre la mer. Il en a énormément souffert. Alors, pour le consoler, j'ai crée le Darshaï... et je lui en ai fait présent.

-Comment était  mon grand-père? demanda Hassan, les yeux brillants.

-Il ressemblait énormément à ton père, dit doucement la reine des djinns. Le même sourire, le même regard..."

Hassan essaya de se remémorer le visage de son père sans succès. Un insidieux malaise l'envahit. Il n'avait aucun souvenir de ses parents... Et pourtant, il avait sept ans lorsque son père était mort...

 

-Nous n'avons plus beaucoup de temps, dit soudain la reine des djinns. Les autres vont venir te réveiller. Ne crains rien, quoi qu'il arrive, je veille sur toi. Je vais te donner Zanidris, finit-elle en élevant le poignet où un magnifique oiseau de feu vint se poser. Il te rendra de fiers services. A bientôt".

A ces mots, tout se brouilla autour de Hassan. Une poigne énergique le ramenait dans le monde réel. Il ouvrit les yeux. Autour de lui, tout était noir mais il pouvait deviner les visages de ses geoliers près de lui.

"Assez de repos pour aujourd'hui, grogna l'un d'eux. Direction, Serviana.

-Mais... protesta Hassan, nous n'allons pas à Arian ?"

-Les autres... Pas toi... Un bon maître t'attend à Serviana... Tu vas nous rapporter une véritable petite fortune. Le roi de Servidie va être ravi de ta venue."  

*************************************************************************************************

Le sable fouettait le visage d'Hassan avec violence. La tempête faisait rage depuis le matin et le jeune monarque se demandait si son calvaire s'achèverait un jour. Seul le sol brûlant sous la plante de ses pieds lui apportait un peu de réconfort tandis qu'il courait près des chevaux, à moitié traîné derrière eux par la corde de chanvre qui entourait ses poignets. Une vague de rancoeur l'envahit tandis que son regard tombait sur un de ses tortionnaires: il regretterait ses actes un jour ou l'autre. Dès qu'il aurait recouvré son trône, il ferait pendre ses bourreaux... Ou ébouillanter...

Il imagina quelques minutes ses geôliers dans des mises en scène toutes plus effrayantes les unes que les autres avant de revenir à la triste réalité : ses chances de redevenir roi étaient plus minces de seconde en seconde... Et si ce miracle avait lieu, son unique souci serait de remercier le ciel de ce prodige.

Il regrettait de ne plus partager son errance avec ses compagnons. Mais, ainsi que l'avaient annoncé ses persécuteurs, les autres avaient suivi l'itinéraire prévu. Hassan soupira : être vendu au roi  de Servidie ne l'enchantait guère: il se souvenait très bien de lui et se doutait que ce devait être réciproque. Leurs relations étaient alors peu cordiales.

Hassan prit soudain conscience de ce qui lui arrivait et une boule de honte lui serra la gorge. Jamais il ne supporterait une humiliation pareille. La mort était préférable.

Il réfléchit aux différentes manières de mettre fin à ses jours mais aucune n'était facilement applicable sous la surveillance étroite de trois hommes déterminés à ce qu'il arrive à destination sain et sauf.

Hassan se prit à espérer que la reine des djinns tiendrait parole et lui viendrait en aide. Mais bientôt, le doute l'assaillit: n'avait-il pas rêvé? La chaleur du désert ne l'avait elle pas troublé? Les hallucinations étaient monnaie courante dans ces contrées brûlantes...

Hassan s'était quasiment persuadé de cette déprimante vérité lorsqu'il entendit ses geôliers pousser un cri d'effroi:

"Le lion rouge!"

Dans la tempête, des silhouettes apparaissaient, ombres fantômatiques lancées au galop. Hassan sentit son sang se glacer: le lion rouge était réputé pour ne jamais laisser de survivants. 

Ses geôliers s'enfuyaient de toutes part et abandonnait derrière eux leur "marchandise" afin de ne pas être retardés.

Hassan regardait hébété la corde qui gisait à présent à ses pieds, symbole d'une liberté éphémère qui lui vaudrait au moins de ne pas mourir en esclave.

Autour de lui, les silhouettes se précisaient.

"Ils se sont échappés... dit une voix d'homme.

-Peu importe, rétorqua celui qui semblait être le chef. Menez clui-ci au camp et voyez si vous pouvez en tirer quelque chose d'intéressant."

Hassan sentit qu'on le prenait en poids et qu'on le jetait sur la croupe d'un cheval. Une fois encore, il se surprit à espérer que la reine des djinns viendrait à son secours. Mais il parvint bientôt au but de son voyage sans que celle-ci ne se soit manifestée.

Le repaire du lion rouge était formé d'une trentaine de tentes qui, de toute évidence, étaient conçues pour être déplacées à la hâte. Le lion rouge ne restait jamais plus de deux jours au même endroit. Tout le monde le savait. Arkham avait tout fait pour se débarasser de cette menace qui mettait en péril les relations commerciales du Darshaï avec l'Arimatie.

Le vent était tombé et Hassan voyait à présent clairement ses ravisseurs: ils étaient vêtus de noir pour la plupart, excepté leur chef qui arborait un manteau rouge. Tous portaient des turbans et étaient partiellement masqués.

Il se demandait ce qu'on allait faire de lui lorsqu'il fut projeté sans ménagement dans une tente somptueusement décorée. Il atterrit sur un tapis moelleux aux pieds d'un trône de bois magnifiquement sculpté. Ayant levé machinalement les yeux, il les rebaissa aussitôt: l'homme qui était assis devant lui était sûrement le Lion rouge. Son autorité naturelle l'attestait. L'homme en rouge qui se tenait à présent derrière Hassan devait être son bras droit. 

Ce qui suivit confirma son impression:

"Qu'est-ce que ça, Ahmed? demanda l'inconnu assis, d'un air méfiant.

-Un esclave... Il a été abandonné dans le désert alors j'ai pensé que l'on pourrait en tirer un bon prix. Il est jeune et..."

L'argument ne parut pas toucher le Lion rouge qui blêmit de fureur. L'insulte fusa, cinglante:

"Imbécile! Le Lion Rouge ne fait pas dans l'esclavage!"

Hassan respira librement. Son soulagement disparut toutefois un court instant plus tard lorsque le bandit reprit:

"Tue-le."

Hassan redressa la tête et tenta de réfrener le tremblement nerveux qui venait d'envahir ses membres. Ainsi, sa route s'arrêtait là. Le constat n'était guère brillant: il aurait perdu son trône et sa vie, aurait mis fin à sa dynastie tout en laissant dans l'histoire le souvenir d'un monarque capricieux et stupide. Mieux valait ne pas tenter d'apitoyer son bourreau: la dignité était la seule chose qui lui restait. Mourir dignement. Ca, il pouvait encore le faire.

Cette consolation lui parut si dérisoire qu'il ne put réprimer un sourire triste. Il s'aperçut soudain que le Lion rouge le regardait étrangement.

"Qu'est-ce qui te fait sourire? Tu vas mourir. "

Hassan secoua la tête. Sa peur avait fait place à la résignation.

Son regard était calme et clair lorsqu'il le posa sur le bandit:

 "Je songeais qu'il était difficile de râter autant sa vie en si peu de temps..."

Le Lion rouge avait l'air vraiment curieux à présent. Il s'enfonça un peu plus dans son siège et se caressa le menton d'un air interessé:

"Comment ça?"

Hassan haussa les épaules:

"Il y a moins de six mois, j'étais sultan, riche et je pouvais compter sur mon vizir qui était aussi mon père et mon ami... A présent, je viens d'échapper à l'esclavage auquel il m'avait condamné après avoir perdu mon royaume... Et je vais mourir... Avant d'avoir fêté mon dix-septième printemps ... Avouez que le destin me joue là un tour pendable!"

Le lion rouge restait pensif:

"Ainsi, tu étais roi... Quel est ton nom?

-Hassan Assad delRaïs, maître... ex-maître du Darshaï."

Le Lion rouge ferma les yeux et caressa son menton d'un air pensif quelques instants. Il finit par les rouvrir et eut un sourire énigmatique qu'Hassan ne sut comment interpréter:  

"J'ai entendu parler de toi, Hassan du Darshaï... En mal, d'ailleurs... Je vais te laisser la vie sauve...  Pour l'instant... J'adore qu'on me raconte des histoires et la tienne m'a l'air des plus édifiantes... Mais fais en sorte qu'elle soit interessante... J'ai horreur de m'ennuyer. Pour le reste, Ahmed, ici présent, fit-il en désignant l'homme en rouge d'un geste vague, t'apprendra ce que tu dois savoir pour survivre parmi nous. Reviens me voir d'ici la prochaine lune et prépare-toi à m'interesser au plus haut point. Sans-cela..."

Hassan comprit parfaitement le geste que fit le bandit en passant son pouce sous sa gorge.

"Je serai ponctuel, déclara t-il calmement."

Ce soir-là, Hassan, en s'endormant sur une paillasse dans une des tentes collectives, ne put s'empêcher de sourire en songeant que c'était la première fois que ses malheurs lui sauvaient la vie. Il y vit un heureux présage et un faible rayon de soleil dans les ténèbres qui l'entouraient depuis des mois.

 



 

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Dernière mise à jour de cette rubrique le 02/05/2008

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