chapitre 1

 

Le sultan vagabond

Chap I: Où l'on visite un pays exotique. Où l'on rencontre un homme peu recommandable. Où l'on assiste à une partie mémorable.

 

On dit que le vent raconte de belles histoires à qui sait les écouter. Un vieil homme que je rencontrai un jour sur un banc public m'apprit que les vents de son pays étaient parmi les plus bavards et rapportaient des légendes oubliées de siècles en siècles à ceux qui désiraient les entendre.

"Mes ancêtres étaient de ceux-là, me dit le vieillard. C'est ainsi que nos histoires n'ont pas disparu en plus de mille ans.

-Ah bon? m'enquis-je poliment, en me demandant si le pauvre homme avait bien toute sa tête.

Je m'étais assise près de lui afin de manger un pan-bagnat pendant ma pause de midi et , ayant fait un sourire à ce gentil monsieur qui s'était poussé afin de me laisser une place, j'avais déclenché malgré moi une avalanche de confidences.

-Vous ne me croyez pas, n'est-ce pas?

-Euh...Oui...Bien sûr...répondis-je poliment.

-Laissez-moi vous raconter une des histoires que le Sirocco a rapporté à mon ancêtre, alors.

-Le sirocco? " demandais-je, un peu inquiète en jetant un coup d'oeil discret à ma montre bracelet qui, offerte par un de mes élèves de maternelle , attirait le regard grâce à sa couleur jaune fluo parsemée de souris fushias. Une heure et demie. Cette histoire ne durerait pas plus de vingt minutes, pensais-je. Et ce vieil homme avait l'air si content de la raconter...

J'affichai mon plus joli sourire et m'apprêtai à  l'écouter.

 "C'était il y a bien longtemps, à l'intérieur des terres, entre les actuelles  frontières irakiennes et iraniennes... En ce temps-là, un petit royaume se dressait là et portait le nom de Darshaï. C'était le plus bel endroit que l'on puisse imaginer. Vu de l'extérieur, il n'était que pierrailles mais en s'aventurant un peu, on se rendait compte que les hommes avaient gagné en bien des endroits la lutte contre le désert: au bout d'une plaine désertique s'étendaient soudain des prairies luxuriantes, des jardins odorants emplis de roses et de jasmin et des villes somptueuses, trésors d'architecture inégalés. C'était une contrée merveilleuse où il était difficile de démêler les merveilles liées aux hommes et celles liées à la magie.

-A la magie? répétai-je, incrédule.

-Mais oui, me dit le vieil homme d'un air sévère. En ces temps-là, la magie était très pratiquée, notamment par des mages et même des rois... Ceux-ci pouvaient lire l'avenir dans les étoiles et modifier le présent...

-Les rois mages...

-En effet... Où en étais-je?

-Ils modifiaient le présent..., rappelais-je.

-Oui, et ils étaient d'une grande sagesse... C'était une terre dangereuse où on n'était pas à l'abri des brigands, des invasions ou des djinns...

-Des djinns?!

-Evidemment! rétorqua l'homme un peu excédé. Pourriez-vous me laisser poursuivre?

-Je vous en prie...

-En ce temps-là, le royaume du Darshaï était dirigé depuis dix ans par le sultan Hassan Del'Raïs. Ce dernier aurait pû être un excellent roi... s'il n'avait été élevé par le grand vizir à la mort de son père. A seize ans, grâce aux excellents conseils de cet homme cupide et ambitieux, il accumulait les erreurs et voyait ses défauts augmenter de jour en jour...

**************************************************************************

"Vizir, vous paraissez contrarié?"

Dans le somptueux jardin du palais, le jeune sultan Hassan écarta une brassée de lilas pour rejoindre son vizir, confident, père adoptif et unique ami sur un banc de pierre. Ce dernier lui jeta un regard las et découragé.

-Oui, votre majesté. Ce misérable a encore frappé."

"Ce misérable" était l'Ombre, un redoutable voleur , totalement insaisissable, qui sévissait depuis une demi-dizaine d'années. Audacieux, il s'attaquait exclusivement au trésor royal qu'il venait piller avec une belle régularité et aussi naturellement que s'il avait été le sultan lui-même. Les gardes, les pièges, les huits immenses portes en or massif ne changeaient rien : l'Ombre paraissait passer au travers. Le sultan, sur les conseils de son vizir, avait fait mettre sa tête à prix, sans succès: les trésors dérobés dans son coffre étaient en grande partie distribué à son peuple qui, écrasé de taxes adorait ce renégat et détestait son maître qu'il tenait pour responsable de la disette qui s'était abattu sur la ville. 

"Qu'a t-il pris cette fois? demanda le sultan, bouillant de colère.

-Une énorme émeraude de votre trésor."

Le jeune monarque contenait difficilement sa fureur. Le vizir Arkham avait l'air désolé, lui aussi : chargé de la sécurité du coffre, il tenait autant aux trésors de son maître que ce dernier. N'était-ce pas lui qui lui avait transmis ce goût immodéré pour les pierres précieuses? Et qui lui avait apporté tant d'autres choses... La colère du monarque envers son vizir incapable de protéger le trésor laissa la place à la reconnaissance de l'élève envers son mentor. Sa fureur changea de nature, cherchant des coupables . Autres. 

"Mais enfin ce n'est pas possible! Comment fait-il? N'avions-nous pas triplé le nombre de gardes? 

-Oui, mais ces derniers se sont endormis. Ce voleur les a drogués. Il est très habile. Il semblerait qu'il leur ait proposé du vin...

-Qu'ils ont bu pendant qu'ils étaient sensés garder mon trésor!  Faites-les fouetter jusqu'au sang! Et promettez une récompence de huits-cents mille piastres à qui me livrera ce voleur mort ou vif! Cent milles n'ont pas suffi... On verra combien vaut la loyauté de mon peuple envers ce renégat. Et dites-leur que si ce hors-la-loi disparait, je m'engage à diminuer les taxes."

Le vizir jeta un regard étonné au roi :

"Vous le feriez?

-Je n'ai qu'une parole.

-Voyons majesté, les taxes sont nécéssaires au bon fonctionnement du palais... Le peuple exagère sa misère. Nul doute que beaucoup cachent leurs richesses afin d'échapper à l'impôt...

-Vous croyez? demanda le jeune roi, indigné.

-J'en suis certain."

Le sultan sembla réfléchir quelques secondes:

"Laissez tomber les taxes. Autre chose?

-Une promesse de mariage vient d'arriver."

Hassan ne put dissimuler une grimace:

"Déjà? Je n'aime pas cette idée de m'encombrer d'une femme. C'est geignard, délicat, exigeant... Est-ce vraiment nécéssaire?

-Ca l'est. Les Arianides menacent nos frontières. Une alliance est plus que souhaitable. De plus, la mariée apportera une dot conséquente en pièces d'or et en pierres précieuses..."

Le regard d'Hassan, jusqu'alors éteint par l'ennui brilla soudain de convoitise:

"Combien?"

Le vizir eut un grand sourire:

"A la bonne heure : je vous reconnais bien là! Mille fois son poids. Et elle est très belle, m'a t-on dit!"

Le prince éclata de rire:

"Pour une somme pareille, je pourrais épouser un dromadaire sans problème! Je veux que mon mariage soit le plus beau qui ait jamais été célébré au Darshaï. Autant que les richesses cachées par mon peuple servent à quelque chose. Que chaque maison soit intégralement fouillée. Assez de déprime: venez mon ami, allons voir quel jeu on me proposera aujourd'hui."

Le vizir eut une moue découragée : le sultan, dévoré par l'ennui avait promis de récompenser richement qui pourrait le distraire . Et cette décision déplaisait fortement au vizir qui n'avait pas la moindre envie de voir le trésor royal s'appauvrir davantage, la disparition de la moindre piecette entraînant chez lui une authentique souffrance physique.

-Majesté, vous n'êtes pas sérieux!

-Détendez-vous, mon ami! Je suis sûr qu'aujourd'hui, je vais enfin m'amuser."

Son mentor ne répondit pas et le suivit dans la fraîcheur du palais, l'air sombre.  

  *********************************************************************

Le garde regarda avec méfiance le vagabond entre deux âges qui le dévisageait avec aplomb.
"Je voudrais voir le sultan, dit l'étrange personnage vêtu d'une sorte de tunique multicolore si délavée qu'il paraissait impossible d'en deviner la couleur d'origine.
Le garde eut un regard mauvais:
"Le sultan ne reçoit pas les pouilleux de ton espèce, disparais!"
L'inconnu sourit, peu effrayé:
"Vraiment ? On m'a pourtant dit qu'il s'ennuyait et qu'il recherchait de nouveaux jeux... Je viens lui en proposer un... qui n'existe pas encore. Le plus prenant, le plus excitant de tous les divertissements... Le plus intelligent, aussi... Nul doute que ton maître te sera reconnaissant de m'avoir mené jusqu'à lui... Et furieux si, par hasard,il apprend que tu lui as fait râter l'occasion de sa vie de ne plus jamais s'ennuyer... Comme ton collègue qui a refusé la porte à  un amuseur la semaine dernière... La brûlure du fouet s'est-elle un peu atténuée?"
Le garde blêmit et ne répondit pas:
"C'est bon, passe! grogna t-il. Mais ne viens pas te plaindre si le maître te punit sévèrement: il est très difficile à satisfaire et prompt à distribuer les sanctions."
L'homme sourit plus largement et parut réunir ses guenilles pour franchir plus dignement le seuil:
"Ne t'inquiète pas pour moi, dit-il. Je ne risque rien."
********************************************************************************************
Le sultan paresseusement  vautré dans de magnifiques coussins moelleux cousus dans la soie la plus fine, regardait avec ennui un trio de danseuses lorsque l'homme entra. Le jeune monarque leva un sourcil indigné et la cour émit un murmure de protestation.
"Que fait cet homme, ici? gronda le jeune homme.Les aumônes sont données le matin, à la sortie du palais!
-Je ne viens pas pour demander de l'argent, majesté, sourit l'homme, mais pour t'apporter quelque chose. Tu as bien proposé une récompense pour qui pourrait te distraire?"

Le jeune monarque jeta un coup d'oeil méprisant au vagabond qui lui faisait face. Certes, il cherchait à se distraire par tous les moyens... Mais jusqu'à présent, aucun mendiant aussi mal mis n'avait eu le front de se présenter devant lui... La présence de cet homme le mettait inexplicablement mal à l'aise... Mais il ne pouvait lui interdire de tenter sa chance. Toutefois, le décourager afin qu'il s'en aille vite...
-Que pourrais-tu m'apporter? demanda t-il sèchement.
-Un jeu qui saura te distraire et où tu ne pourras pas gagner.
-Rien ne saurait me distraire et je gagne à n'importe quel jeu." rétorqua le jeune monarque, vivement. Mais en lui, le démon de la curiosité venait de s'installer confortablement. Hassan pressentit qu'il serait difficile à déloger. 

-Et si tu ne gagnes pas à celui-ci? demanda calmement le vagabond.

-C'est ridicule ! s'irrita le sultan. Comment un vaurien de ton espèce pourrait-il gagner contre moi? Je suis connu pour gagner à tous les jeux."

Le vagabond sourit et Hassan sentit sa colère croître face à cette attitude tranquille. Sa curiosité le titillait et l'irritait encore davantage: comment échapper à la fascination qu'exerçait sur lui ce vieillard? Quelque chose dans cet homme l'inquiétait mais il avait quelque chose à lui apprendre, il en était persuadé... Et il désirait savoir ce que c'était.

-Et la récompense ? Si tu perds, je veux demander ce que je veux. Si tu gagnes, tu ne me devras rien."

Le coeur du sultan se serra malgré lui comme à chaque fois qu'il pensait à alléger son trésor royal. Il rejeta cette pensée comme il le faisait depuis que son ennui était devenu plus fort que sa soif de richesses. Et puis, s'il gagnait, il ne devrait rien : l'idée était séduisante. Mais s'il perdait... Il rejeta cette idée et se jeta à l'eau:

 -Si tu me distrais et que je perds, je te donnerai ce que tu voudras, dit-il avec effort.

-Le promets-tu?"


Le jeune sultan, que cette question mettait au supplice, rougit de colère:


"Comment oses-tu? Tu mériterais que je te fasse arracher la langue pour outrage! Le sultan n'a qu'une parole.


-Alors, tu t'engages devant la reine des djinns?"


Un murmure parcourut la cour : qu'est-ce qu'un traité magique venait faire dans cette histoire? On n'usait jamais de pareil moyen pour des futilités pareilles!
Le sultan était partagé: furieux contre cet impudent qui mettait sa parole en doute et curieux de découvrir ce mystérieux divertissement. Il réprima sa rage, moins forte à présent que sa soif de savoir.


"C'est bon, grogna t-il, je jure. Alors?"


L'homme sortit un grand plateau de bois alternant de pâles cases de pins et de sombres cases d'ébène. Il ouvrit un petit tiroir et en sortit de petites figurines de bois de deux couleurs.
Le sultan le regardait faire, un peu déçu:


"C'est tout? demanda t-il. Je m'attendais à quelque chose de plus spectaculaire!


-Un peu de patience, mon roi, ce jeu n'est pas d'accès immédiat. Il faut d'abord en apprivoiser les règles.


-Comment?


-Laisse-moi t'expliquer: voici les pièces. Tu as le cavalier, la tour, la dame et le sultan, les pions et le fou.Chacun se déplace d'une manière différente qu'il faut retenir.


-Comment cela?


-La tour se déplace en diagonale..."


Après un quart d'heure d'explication, le roi, conquis, avait oublié sa cour et jouait avec délectation...

"Je sors ce pion et je mange ton cavalier... Que dis-tu de ça?" demanda t-il en riant.

Sa peur était passée. Ravi, il voyait son adversaire perdre ses pièces les unes après les autres. Avec un peu de chance, il n'aurait pas à satisfaire le voeu du vieillard.

Ce dernier déplaça sa tour. Le jeune monarque eut un sursaut de joie :

"Je mange ta tour. "

Autour de lui, des courtisans souriants, lançaient des mots d'esprit à leur voisins, ayant donné le sultan gagnant de la partie et s'apprêtant à empocher leurs gains.

Le monarque leva les yeux vers le vagabond et sa joie tiédit: ce dernier arborait un sourire tranquille et ne paraissait nullement affecté par cette perte d'une de ses pièces maîtresses. Une main de glace serra le coeur du jeune homme tandis que le doute s'immisçait dans son esprit : avait-il fait une erreur? Non, il essayait juste de le déstabiliser...

"Je déplace mon cavalier et je mange ton fou, vieillard, annonça t-il en essayant de mettre dans cette phrase plus de confiance qu'il n'en ressentait. Cherches-tu à perdre? Ne put-il s'empêcher de demander.

-Pour gagner, il faut parfois sacrifier quelques bons éléments, déclara calmement son adversaire. Ceci est ma première et ma dernière leçon. Echec"

Hassan pâlit violemment et baissa les yeux vers le plateau. Il comprit tout à coup: son sultan était isolé , encerclé de toutes parts. Affolé, le jeune homme déplaça sa pièce pour fuir la confrontation.

Le vagabond avança calmement son fou .

"Echec et mat", déclara t-il d'une voix égale dénuée de toute émotion.

Hassan regarda le plateau sans oser y croire: il ne pouvait pas avoir perdu. Il réfléchit fébrilement aux différentes combinaisons. Rien à faire. Il était coincé. Désespéré, il se résigna à faire glisser son sultan dans une case voisine. La petite pièce de bois entre ses doigts avait pris une importance particulière: le trésor royal et toutes ses richesses dépendait d'elle à présent.

Le vagabond,toujours aussi inexpressif, avança son pion qui mangea le sultan. C'était fini. La partie était terminée. La cour, incrédule, chuchotait. Ceux qui avaient parié sur le sultan sortaient leur bourse avec dépit. Tous étaient suspendus aux lèvres du vagabond: qu'allait-il demander? De l'or? Des pierres précieuses?

Hassan sentit son ventre devenir douloureux : une boule d'angoisse venait de s'y former. Qu'allait exiger ce vieillard?

 "Tu as gagné, dit-il d'une voix blanche. Que veux-tu en récompense?


-Du riz."

Un murmure incrédule parcourut l'assistance. Du riz?  Toute cette mise en scène pour une simple poignée de nourriture?

Le sultan soupira de soulagement. Evidemment! Ce vieillard était un vagabond! Il devait mourir de faim! Il lui en donnerait autant que ce qu'il voudrait! Il s'en tirait à bon compte finalement.


-C'est d'accord, sourit le jeune sultan. Combien en veux-tu? 
-Fais déposer un grain sur la première case de mon plateau, deux sur la deuxième, encore le double sur la troisième...
-C'est bien peu! s'étonna le sultan.  Mais je l'ai juré et tu seras récompensé comme tu le souhaites."
Les serviteurs apportèrent deux sacs de riz et commencèrent à remplir le damier. Lesultan sourit en les voyant poser un grain, puis deux... Il réfléchissait déjà à ce qu'il ferait après le départ du vagabond. Il s'entraînerait à ce nouveau jeu afin de ne plus se faire battre de la sorte... Un murmure de ses courtisans le tira de sa rêverie. Les serviteurs commençaient à trouver difficile de faire tenir les grains de riz sur la case. Le secrétaire personnel du sultan proposa d'écrire sur un papier les quantités de riz correspondantes à chaque case, quantités que l'on transfèrerait dans des sacs. Le sultan prit soudain conscience que les serviteurs devaient poser 128 grains sur la case. Et ce n'était que la 8ème ! Horrifié, il entendit qu'on en comptait 296 pour la suivante...Et 512... Les quantités devenaient de plus en plus importantes. Poser les grains demandait de plus en plus de temps...

-1024", annonça le secrétaire à la onzième.

La cour était fascinée par ce phénomène. Le sultan, horrifié, se tourna vers le vizir qui ne paraissait pas plus rassuré:

"Arkham...Mon ami...Je n'ose compter. Combien ce plateau de malheur a t-il de cases?"

Son mentor lui jeta un regard effaré:

"8 cases sur 8...Il y en a 64 majesté.

-Mais nous n'en sommes qu'à la onzième et il en faut 1024! s'étrangla le jeune roi.

Le premier sac fut bientôt vide. Il fallut commencer le second.

-Pour la 13ème, 4096..."annonça le secrétaire.

Après une demi-heure de comptage, le deuxième sac fut vide.

"Pour la 17ème, 65536..."

Hassan, horrifié, voyait des sacs entiers disparaître à chaque case. Les sacs se succédaient ainsi que les heures... Il fallut s'interrompre pour aller se coucher... Puis le comptage reprit...

"Il n'y a plus de riz dans la ville, votre majesté, annonça le régisseur après la deuxième journée de comptage.

-Ce n'est pas possible, murmura le sultan, attéré.

  Le vizir, près de lui, commençait à avoir des sueurs froides.
"Arrêtez cela, majesté! Tant qu'il en est encore temps!
-Je ne peux pas, rétorqua le jeune homme, affolé, la reine des djinns ne l'admettrait pas!

-Que devons-nous faire, majesté? demanda le régisseur.

-Allez à Kirian, ordonna le jeune monarque, le coeur en charpie. "

Après le quatrième jour et la 24ème case, qui avait totalisé à elle seule 8388608 grains de riz, les réserves du royaumes furent à sec.

"Convertissez les autres denrées en quantités équivalentes, ordonna le monarque, désespéré.

Les courtisans gloussaient, se moquant sous cape de ce monarque qui perdait peu à peu toutes ses richesses pour un simple pari. Ce dernier ne les écoutait pas, térrifié. Qu'allait-il devenir? Son calvaire se prolongeait sur des jours, des semaines, et toujours, le sultan espérait que l'on finirait par remplir ce fichu plateau avant qu'il ne soit trop tard.

Lorsqu'il perdit le trésor royal, il espéra que ce cauchemar allait prendre fin. Mais cela ne suffit pas. Le palais puis le royaume finirent par être engloutis par le plateau diabolique. 

Lorsque le pauvre monarque n'eut plus rien, six mois s'étaient écoulés et le plateau était toujours incomplet.


"Je crois que nous pouvons nous arrêter là", dit le vagabond et le nouveau sultan du pays.


Son malheureux débiteur baissa la tête.
"Je peux te garder à mon service si tu le souhaites..."
Le sultan redressa la tête, piqué.
"Tu ne m'as pas pris ma dignité, vieil homme, c'est tout ce qui me reste. Je partirai."
Le vagabond eut un sourire:
"Je n'en attendais pas moins de ta part. Ton courage me plaît. Mais le meilleur gagne."

Le jeune monarque releva la tête, furieux.

"Je ne savais pas jouer, c'est tout! Que tu m'aies battu ne signifie pas que tu sois le meilleur!"

Le vieil homme sourit:

"Le crois-tu vraiment? Alors, faisons un marché: pars de par le monde et si tu parviens à revenir ici un jour et à me battre, je te rendrai ton royaume."

Le coeur de jeune sultan battit d'un espoir fou:

"Comment peux-tu me faire une offre pareille? Demanda t-il soupçonneux.

-Je suis sûr de ne pas pouvoir perdre. Je ne risque rien.

-Peux-tu le jurer devant la reine des djinns? La voix tremblante d'émotion et de peur que son rival ne change d'avis.

-Oui, je te le jure devant elle. "

Hassan allait partir lorsq'une idée le retint:

"Juste un indice...Tu me dois bien ça!

-Dis toujours...

-D'où vient ce jeu?

-Un lion un jour me l'a appris au fond de sa tanière.Et pourtant,il ne savait pas jouer.

-Que me racontes-tu là? Un lion? Et comment aurait-il pû t'apprendre quelque chose s'il ne la connaissait pas lui-même?"

Le nouveau sultan eut un sourire énigmatique:

"Va à présent et veille à ne pas te faire reconnaître: ton peuple te hait et aurait tôt fait de te lapider!
-Il est un peu tard pour se soucier de mon sort, répliqua sèchement l'ex-monarque.
-Je te souhaite une bonne chance."
Le jeune monarque Hassan Del Raïs se détourna et quitta la salle du trône en évitant les regards moqueurs ou apitoyés de sa cour. Il ravala ses larmes et sa colère contre lui-même et franchit les portes qui le séparait de la ville pour la première fois de sa vie. Le coeur serré, il se demanda de quoi serait fait son avenir. Il ne pouvait pas, même dans ses rêves les plus fous imaginer ce qui allait lui arriver dans ce monde inconnu. Sa deuxième vie commençait. Il ignorait que de nombreuses autres suivraient.

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Dernière mise à jour de cette rubrique le 16/09/2008

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